1er bivouac : Travaux d’Eclaireurs

12–17 minutes
Lord Cecil et les Éclaireurs de Mafeking.

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Eclaireurs pacifiques.

Il n’est pas de jeune garçon, j’imagine, qui ne désire être utile à son pays d’une manière ou d’une autre. Une manière facile c’est de devenir un Eclaireur.

Comme vous savez, on appelle généralement Eclaireur un soldat qui a été choisi pour son intelligence et son courage et qui, en temps de guerre, précède l’armée pour découvrir où se tient l’ennemi et rapporter à son chef tout ce qu’il a su voir.

Mais, outre les Éclaireurs de guerre, il y a aussi des Éclaireurs de paix, des hommes qui en temps de paix font une besogne qui exige le même genre d’habileté. Les trappeurs de l’Amérique du Nord, les chasseurs de l’Afrique centrale, les pionniers, les explo¬rateurs, les missionnaires en Asie et dans toutes les parties du monde, les hommes des bois en Australie, et bien d’autres, tous ceux-là sont des Éclaireurs pacifiques, des hommes dans toute l’acception du mot, rompus aux arts de l’Éclaireur, sachant vivre dans la jungle, capables de retrouver toujours leur chemin, en donnant un sens aux moindres pistes et à toutes les empreintes. Ils savent prendre soin de leur santé sans docteur, ils sont forts et hardis, prompts à affronter tous les dangers et toujours prêts à s’aider l’un l’autre. Ils sont habitués à tenir leur vie dans leurs mains et à la risquer sans hésitation, s’ils peuvent par là aider leur pays.

Ils renoncent à toutes leurs aises pour s’acquitter de leur tâche. Ils ne le font pas pour s’amuser, mais parce que c’est leur devoir envers leur pays, envers leurs compatriotes ou envers leurs supérieurs.

L’histoire de l’Empire britannique a été faite depuis des cen-taines d’années et jusqu’à nos jours par des aventuriers et des explorateurs, les éclaireurs de leur nation.

Les chevaliers du roi Arthur, Richard Cœur de Lion et les Croi¬sés portèrent bien loin la chevalerie britannique.

Raleigh, Drake, le capitaine John Smith, ces soldats et ces marins du temps de la reine Elisabeth affrontèrent les dangers inconnus des mers lointaines aussi bien que les périls plus familiers de puissants ennemis, pour conquérir et conserver des terres nouvelles et étendre notre petit royaume.

Le capitaine Cook en Australie et Lord Clive aux Indes ouvrirent des pays nouveaux. Speke, Baker et Livingstone se frayèrent une route à travers les déserts et les forêts de l’Afrique; Davis, Franklin et Ross traversèrent la glace des régions arctiques, et tout récemment le capitaine Scott et le capitaine Oates ont donné leurs vies en éclaireurs de l’Antarctique.

Voilà quelques noms parmi ceux de centaines de nos compatriotes qui de tout temps et jusqu’à nos jours ont propagé la renommée et la puissance de notre pays dans toutes les parties du monde.

Et notre pays a eu des femmes aussi qui ont fait œuvre d’Éclaireurs : Grace Darling qui risqua sa vie pour sauver un équipage naufragé, Florence Nightingale qui soigna les blessés de la guerre de Crimée, Miss Kingsley l’exploratrice de l’Afrique, Lady Lugard, en Afrique et dans l’Alaska, et bien des femmes, mis¬sionnaires ou gardes-malades, dans toutes les parties de notre Empire. Elles ont montré que les jeunes filles comme les garçons n’auront pas tort d’apprendre de bonne heure les arts de l’Éclaireur, et de se mettre ainsi en mesure de faire plus tard, quand elles seront grandes, de bon travail par le monde.

C’est une vie grandiose, mais le premier venu ne peut pas l’entreprendre ; il faut s’y préparer.

Ceux qui y réussissent sont ceux qui ont appris les arts de l’Éclaireur quand ils étaient encore enfants.

Être Éclaireur est très utile aussi dans tous les genres de vie,
même dans les affaires. Un grand physicien, Crookes, dit que cela a une grande valeur pour un homme qui fait des sciences; ça peut vous amener à des découvertes sur l’air, la lumière, etc.

Je vais donc vous dire comment vous pouvez apprendre cet art pour vous-même, et le pratiquer sans quitter le pays.

C’est très facile à apprendre et très intéressant quand on s’y est mis. Le plus simple est de vous faire recevoir dans une troupe d’Eclaireurs.

Kim.

Ce que peut faire un Eclaireur, c’est ce qu’on voit dans une histoire de Kipling intitulée Kim. Kim, de son vrai nom Kimball O’Hara, était le fils d’un Irlandais, sergent dans un régiment des Indes. Resté orphelin de bonne heure, il vivait aux Indes chez une tante de condition modeste.

Ses compagnons de jeu étaient tous des indigènes : il savait la langue du pays mieux qu’aucun Européen. Il se lia de grande amitié avec un vieux prêtre qui courait le pays et il fit avec lui des voyages dans le nord de l’Inde. Un jour il rencontra l’ancien régiment de son père et, comme il visitait le camp, il fut soupçonné de vol et arrêté. On trouva sur lui son acte de naissance et le régiment, voyant qui il était, l’adopta et entreprit son éducation. Mais, à chaque congé, Kim se vêtait en Hindou et allait se mêler aux natifs.

Il fit plus tard la rencontre d’un M. Lurgan, marchand de bijoux et d’antiquités, qui, pour sa connaissance des gens du pays, était affilié au Service de renseignements.

Voyant Kim si bien au courant des choses et des usages hin-dous, il pensa qu’il ferait un bon agent du Service de renseigne-ments, comme qui dirait un détective pour indigènes. Mais avant de l’engager en cette qualité, il le soumit à quelques épreuves pour voir s’il avait assez de courage et de résolution.

Pour juger de sa force de volonté, il essaya de l’hypnotiser, c’est-à-dire de diriger les pensées de Kim suivant les siennes propres. Les hommes de forte volonté sont capables de faire cela vis-à-vis des faibles. Il jeta à terre une cruche à eau qui se brisa, puis, mettant sa main sur la nuque du jeune garçon, il essaya de lui faire imaginer que la cruche se raccommodait toute seule. Mais il eut beau faire pour que sa pensée pénétrât l’esprit du jeune homme, ce fut en vain. Kim vit que la cruche était cassée, il ne voulut pas croire qu’elle fût réparée, quand même, un instant, il faillit obéir : il eut comme une sorte de vision de la cruche raccommodée, mais cette image s’évanouit.

Beaucoup à sa place auraient laissé leurs pensées et leurs regards courir de-ci et de-là, ils n’auraient pas su les tenir sur un seul objet, et l’homme les eût facilement hypnotisés.

Lurgan le trouvant résolu et éveillé, lui enseigna alors à remar¬quer de petits détails et à s’en souvenir (un point très important dans l’éducation d’un Éclaireur) ; il devait s’exercer à cela à toutes les heures du jour, où qu’il fût. Lurgan montra d’abord à Kim un plateau plein de joyaux divers, il le lui fit voir pendant une minute, puis il le couvrit d’un mouchoir et lui demanda combien il y avait de pierres, et de quelles espèces. D’abord il ne put s’en rappeler que quelques-unes, et sa description n’était pas fameuse, mais après quelques exercices il arriva à se souvenir fort bien de toutes. Et de même, pour d’autres sortes d’objets qu’on lui montrait.

Kim voyagea avec un vieil Afghan, un marchand de chevaux qu’il aimait beaucoup et qui était, lui aussi, attaché au Service de renseignements. Un jour Kim fut en mesure de lui rendre un service en lui portant un message secret; une autre fois il lui sauva la vie en surprenant la conversation de quelques indigènes qui méditaient de le tuer dans une embuscade. Kim fit semblant de dormir, il simula un cauchemar qui l’obligeait à changer de position et, quittant ainsi le voisinage des conspirateurs, il parvint à avertir à temps son ami.

Enfin il fut reçu membre du Service secret; on lui donna un signe de reconnaissance, un cordon à porter autour du cou et une phrase qui, dite d’une certaine façon, révélait qu’il était du Ser¬vice. Les Éclaireurs ont généralement des signes secrets par les¬quels ils communiquent entre eux.

Les membres du Service de renseignements sont très nombreux aux Indes ; ils ne se connaissent pas de vue, c’est pourquoi un signe leur est nécessaire pour se reconnaître parmi d’autres gens qui peuvent être des ennemis.

Un jour, en wagon, Kim rencontra un compagnon inconnu. C’était un indigène qui, en montant en voiture, paraissait fort alarmé; des blessures à la tête et aux bras le défiguraient. Il expli¬qua aux autres voyageurs qu’il avait eu un accident de charrette en se rendant à la gare, mais Kim, en bon Éclaireur, nota que ses blessures n’étaient pas des ecchymoses comme on peut s’en faire en tombant, mais des coupures nettes. Tandis que l’autre se ban¬dait la tête, Kim remarqua qu’il portait un insigne pareil au sien; il s’arrangea donc à faire voir à l’homme celui qu’il portait. Aussi¬tôt l’autre glissa dans ses propos quelques mots secrets, et Kim lui répondit de même. L’étranger attira alors Kim dans un coin et lui expliqua qu’il était porteur d’une dépêche secrète, qu’il avait été découvert par certains ennemis du gouvernement qui avaient manqué le tuer. Ils s’étaient probablement aperçus de sa présence dans le train et s’arrangeraient à télégraphier sa venue à des complices le long de la voie. Il s’agissait de porter sa dépêche à un officier de police et de ne pas se faire prendre. Kim eut l’idée de lui proposer un déguisement.

Il y a aux Indes beaucoup de saints mendiants qui courent le pays. Ils vont à peu près nus, souillés de cendres, avec des marques peintes sur le visage. Le peuple, qui admire leur sainteté, leur fait l’aumône en vivres et en argent. Kim mêla de la farine et des cendres prises dans la pipe d’un indigène, il dévêtit son ami et le barbouilla, puis à l’aide d’une petite boîte de couleurs qu’il por¬tait sur lui, il lui peignit au front les marques qu’il fallait. Il lui couvrit ses blessures de farine et de cendres, un peu pour les guérir et surtout pour les rendre moins apparentes. Il lui ébou¬riffa les cheveux pour lui donner l’air hagard d’un mendiant et le couvrit de poussière. Sa mère même n’aurait pas reconnu notre homme. Peu après ils arrivent à une grande gare, et sur le quai voient l’officier de police auquel ils devaient faire rapport. Le faux mendiant le bouscule et se fait reprendre en anglais par l’officier, il réplique par une bordée d’injures dans sa langue en y introduisant les mots secrets. L’officier, bien qu’il prétendît ne pas savoir l’hindoustani, le comprenait fort bien : aux mots secrets il vit qu’il avait affaire à un agent. Il fit donc semblant de l’arrêter et le conduisit au poste où il eut tout le loisir de s’entretenir avec lui. Ce fut fait sans que personne sur le quai s’aperçût qu’ils étaient d’intelligence et que ce mendiant était l’agent dont on avait perdu la trace.

Pour finir, Kim fit la connaissance d’un autre membre du Ser¬vice, un indigène cultivé, un Babou, comme on les appelle aux Indes, et il put lui être de grande utilité en l’aidant à prendre deux officiers russes qui faisaient de l’espionnage sur la frontière nord- ouest des Indes.

Le Babou fit croire aux Russes qu’il était le factotum d’un prince indigène ennemi des Anglais, il fit quelque temps route avec eux comme le représentant de ce prince. Il découvrit ainsi à quelle place ils mettaient leurs papiers secrets. Alors il suscita une que¬relle entre les officiers et un saint prêtre ; celui-ci ayant été frappé, les indigènes très excités s’enfuirent avec les bagages et disparu¬rent. Kim, qui était parmi les porteurs, ouvrit les malles, trouva les papiers et les emporta au quartier général.

Ces aventures de Kim valent la peine d’être lues; elles mon-trent quels services un jeune garçon peut rendre à son pays quand il est bien exercé et intelligent.

Les petits Éclaireurs de Mafeking.

Lord Cecil et les Éclaireurs de Mafeking.
Lord Cecil et les Éclaireurs de Mafeking.
J’ai pu voir l’utilité de jeunes garçons faisant fonction d’Éclaireurs, au moment de la défense de Mafeking, en 1899 et 1900.

Mafeking était une petite ville comme une autre dans les grandes plaines du sud de l’Afrique.

Personne n’avait jamais pensé qu’elle serait attaquée par un ennemi, pas plus que vous ne vous attendez à cela en pensant à votre ville à vous, ou à votre village; c’était tout aussi improbable.

Mais cela vous montre comment il faut être prêt à tout ce qui est possible, et non pas seulement probable, à la guerre. Nous devons être prêts aussi à rencontrer des ennemis qui nous attaqueraient chez nous. Ce n’est pas probable peut-être, mais c est tout aussi possible qu’à Mafeking, et tous les jeunes garçons de chez nous devraient être aussi prêts que ceux de Mafeking à prendre part à cette défense.

Donc, quand nous nous vîmes attaqués à Mafeking, nous distribuâmes notre garnison sur les points qu’il s’agissait de protéger : 700 hommes, agents de police et volontaires. Puis nous armâmes les hommes de la ville : il y en avait 300. Quelques-uns d’entre eux étaient d’anciens pionniers à la hauteur de la situation; d autres en grand nombre, commis, clercs de bureau et autres, n’avaient jamais tenu un fusil, et ne connaissaient rien au tir ni à l’exercice. Ils étaient bien désorientés au premier abord : ce n’est pas drôle de faire face à un ennemi qui veut vous tuer, quand on n’a jamais appris à tirer.

Un garçon devrait toujours apprendre à tirer et à obéir à des commandements; sinon, en temps de guerre il n’est pas plus utile qu’une vieille femme : il se fera tuer comme un lapin sans être capable de se défendre.

Tout compté, nous n’avions que 1000 hommes pour défendre une place qui avait huit kilomètres de tour et qui renfermait 600 femmes et enfants blancs et environ 7000 indigènes.

Chaque homme avait son prix, et quand notre nombre diminua du fait des morts et des blessés, la tâche de ceux qui montaient la garde et des combattants s’accrut en proportion. C’est alors que Lord Cecil, l’officier d’état major, réunit les jeunes garçons de la place et les organisa en un corps de cadets en leur donnant un uniforme et en leur faisant faire l’exercice. C’était une joyeuse bande, et bien utile. Nous avions jusque là employé beaucoup d’hommes à porter des ordres et des messages, à faire sentinelle, à jouer le rôle de plantons. Toutes ces tâches furent confiées aux cadets, et ce furent autant d’hommes de plus pour renforcer la ligne du feu.

image005.pngLes cadets, sous la direction de leur sergent-major, un jeune Goodyear, firent vraiment de bon travail et gagnèrent bien les médailles qu’on leur remit à la fin de la guerre. Beaucoup avaient des bicyclettes ; nous pûmes ainsi établir une poste par laquelle les habitants de la ville envoyaient des lettres aux leurs dans les différents forts sans s’exposer eux- mêmes au feu. Cette poste avait ses timbres spéciaux représentant un cadet à bicyclette.

Je disais un jour à un de ces garçons qui venait de traverser un feu serré : « Vous vous ferez toucher un de ces quatre matins, à pédaler ainsi au milieu des obus. — Je vais si vite, me répondit-il, ils ne peuvent pas m’attraper. » Ils n’avaient pas peur du tout des balles, ces gamins; ils étaient toujours prêts à porter des ordres, quand même ils risquaient leur vie à chaque fois.

En feriez-vous autant? Si un ennemi tirait d’un bout à l’autre de la rue, et que je dise à l’un de vous de porter un message dans la maison en face, iriez-vous? Je suis sûr que oui. Mais ça ne vous dirait pas grand-chose, probablement.

II faut s’y préparer d’avance. C’est comme pour piquer une tête dans de l’eau froide; si vous vous baignez tous les jours, vous le faites sans y penser : vous en avez pris l’habitude. Mais demandez ça à quelqu’un qui ne l’a jamais fait, il flanchera. De même, un gaillard qui a l’habitude d’obéir tout de suite quoi qu’il en coûte, quand vous lui demanderez quelque chose en service actif, quelque grand que soit le danger, il marchera. Un autre qui n’aura jamais appris à obéir, tremblera, et se fera traiter de lâche même par ses amis.

Pas nécessaire d’attendre une guerre pour être un Éclaireur utile. II y a des masses de choses à faire pour vous en temps de paix partout où vous allez.

Suite : Voir aussi article2208

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